#1 Aventures dans les
mers du Sud
Après six longs mois en mer à chasser la baleine dans des conditions de vie insupportables, le baleinier américain, "l'Acushnet" jette l'ancre vers la fin juin 1842 à Nuku Hiva, dans la baie de Taiohae. La France, représentée par l'amiral Dupetit-Thouars, venait alors depuis peu de prendre possession de l'archipel des Marquises.
Au matin du 09 juillet 1842, Herman Melville déserte en compagnie de son camarade Toby (Richard Tobias Greene).
L'aventure commence.
Profitant d'une permission à terre, ils disparaissent dans la nature.
Leur vagabondage à travers la brousse et les montagnes est pénible.
Au terme du troisième jour d'errance, ils descendent dans une vallée profonde que marque le lit d'un torrent. Éreintés, affamés, ils sont reçus pacifiquement dans la tribu cannibale des Taipi.
Il ne reste alors plus qu'à attendre que l'Acushnet se décide à lever l'ancre. Au bout de quelques jours, Toby réussit à s’enfuir, tandis que Melville, éclopé, reste captif des Taipi. Portant le pagne de "tapa", Melville va pieds nus, laisse pousser sa barbe, et vit pendant trois semaines des jours heureux avec ses hôtes cannibales et sa belle compagne Faiaue, une jeune marquisienne aux étranges yeux bleus.
Un jour les rumeurs parlent d'un bateau ancré dans la baie de Hakapaa et d'une embarcation avec un équipage arrivé dans la baie de Taipivai. Profitant de cette unique occasion, Melville court jusqu’à la plage, tenant serré dans ses bras le Tiki donné par le chef Mehevi pour assurer sa protection. Il laisse le Tiki sur la plage et réussit à embarquer in extremis sur un petit baleinier australien. La "Lucy Ann", lève l’ancre le 09 aout 1842 pour Tahiti. C'est ainsi que Melville écrira plus tard son premier livre autobiographique, Typee en 1846 qui le lancera dans sa carrière d'écrivain.
#2 La plage de Taiohae
A peine avions nous quitté le bord que de larges gouttes se mirent à éclabousser l'eau et, lorsque nous débarquâmes, il pleuvait à torrents. Nous courûmes nous refugier sous un vaste hangar à pirogues, tout proche du rivage, et laissâmes passer la première furie de la bourrasque.
#3 Le sommet de la crête
Nous devions être à plus de 3000 pieds au dessus du niveau de la mer, et le paysage que l'on découvrait de cette hauteur était admirable. La baie solitaire de Taiohae, piquetée par les coques noires des bâtiments de l'escadre française, s'étalait au bas d'une rangée circulaire de hauteurs dont les flancs verdoyants, creusés de gorges profondes, ou parsemés de riantes vallées, composaient la vue la plus exquise que je n’aie jamais contemplée. Et quand je vivrai cent ans, je n'oublierai jamais le sentiment d'admiration que j'éprouvais alors.
#4 Les montagnes infranchissables, déception
Ma curiosité, en ce qui concerne l'aspect du pays que nous devions trouver de l'autre côté de ces montagnes, n'était pas médiocrement excitée, et je supposais, comme Toby, qu'aussitôt parvenus au sommet, rien ne nous empêcherait de voir les grandes baies de Hapaa et de Taipi reposant à nos pieds d'un côté, tout comme Taiohae s'étalerait de l'autre. Mais en cela nous fûmes déçus. Au lieu de voir la montagne que nous venions d'escalader s'abaisser dans la direction opposée en vallée large et spacieuse, il semblait que le pays gardait son altitude générale, coupé seulement par une succession d'arêtes et de creux intermédiaires, qui s'étendaient devant nous à perte de vue.
#5 Les cinq cascades Vaiahu, dites cascades Melville
Le paysage que nous découvrions alors est un de ceux que je n'oublierai jamais. Cinq torrents écumeux, grossis et rendus bourbeux par les récentes pluies, se précipitaient par un nombre égal de ravins pour réunir leurs eaux en une chute vertigineuse de près de quatre-vingt pieds, et tombaient avec un fracas formidable dans une profonde vasque noire creusée parmi les sombres rocs. De là, leur masse confondue s'élançait par un étroit pertuis en pente qui semblait s'enfoncer dans les entrailles même du globe. Par dessus nos têtes, aux parois du ravin, saillaient de grosses racines d'arbres toutes mouillées d'embruns, que faisaient vibrer les ébranlements produits par la cataracte.
#6 La montagne pelée
Sans plus tarder, nous passâmes en revue le pays étalé devant nous, afin de décider de notre itinéraire, mais nous n'avions guère le choix car tout l'intervalle était barré par d'abruptes crêtes, entrecoupées de sombres ravins, qui s'allongeaient en lignes parallèles, à angle droit de notre chemin direct. Il nous fallait franchir tous ces obstacles avant d'espérer atteindre notre but. Voyage assurément pénible! Mais nous décidâmes de l'entreprendre, quoique pour ma part, tremblant de fièvre et souffrant beaucoup de la boiterie qui m'affligeait, je me sentis peu apte à en supporter les fatigues. Nous étions en outre affaiblis tous les deux par la privation de nourriture.
#7 Le village Taipi Tohua Vahakikua 14 juillet 1842
Quelques instants plus tard, la vallée entière retentissait de clameurs sauvages, et les natifs parurent, accourant vers nous de toutes parts. Nous étions sans aucun doute les premiers blancs qui n’eussent jamais pénétré aussi avant sur leur territoire, ou du moins les premiers qui ne fussent jamais descendus par le haut de la vallée. Toby quitta le village de Taipi le 27 Juillet 1842 pour aller chercher un secours pour son ami. Il regagna Taiohae en passant par la vallée du Hapaa. Enrôlé de force sur un autre navire, il ne revînt jamais.
#8 L’évasion 9 août 1842
Le bateau était à environ cinquante yards du rivage lorsque six ou sept guerriers s'élancèrent dans la mer et dardèrent sur nous leurs sagaies. Plusieurs nous effleurèrent de très près, mais il n'y eût aucun blessé, et les matelots poussèrent vaillamment au large. Mais nous avions beau être déjà hors de portée des traits, notre avance était des plus lentes, car il ventait ferme du large, et nous avions la marée contre nous. Et c'est ainsi que Herman Melville quitta pour toujours les Marquises, emportant avec lui les souvenirs d'une aventure qu'il écrira quatre ans plus tard dans son premier livre Taipi.
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